jeux traditionnels haïtiens
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3 jeux traditionnels haïtiens à faire découvrir aux enfants pendant les vacances

12 min de lecture

J’ai grandi à Jacmel dans les années 80-90. Mes vacances d’été étaient rythmés pas les journées à la plage, les excursions à la campagne, les camps d’été avec les Guides (Scout). Mais les moments les plus inoubliables furent les moments de jeux avec ma fratrie et mes cousins sur la galerie.

Attroupés autour d’une planche de bois ou d’une poignée d’osselets jetés sur le sol, nous étions absorbés par ces jeux stratégiques. Pas d’écran, pas de manette, des plaisirs simples basés sur des règles transmises d’une génération à l’autre.

Aujourd’hui, loin d’Haïti, j’ai la chance de pouvoir créer cette reconnexion, à travers les jeux traditionnels, en jouant avec mes filles. Ces jeux  racontent eux aussi un pays, une culture et une manière d’être ensemble. C’est pourquoi j’avais envie de vous faire découvrir (ou redécouvrir) trois jeux traditionnels haïtiens qui réunissent toute la famille.

Kay : le jeu de stratégie qui vient d’Afrique

Le Kay, parfois appelé Toukay, c’est notre variante haïtienne de l’awalé. Ce jeu de semailles ( jeu « mancala ») aurait des origines très anciennes : les traces les plus vieilles remonteraient à l’Éthiopie du Ve siècle, voire à l’Égypte antique selon certains historiens. Il se serait répandu à travers l’Afrique avant de traverser l’Atlantique avec nos ancêtres alors réduits en esclavage. C’est ainsi qu’il est arrivé en Haïti, où il a pris son nom créole. On le retrouve d’ailleurs sous d’autres appellations selon les régions du monde : awélé en Côte d’Ivoire, adjito au Bénin, warri au Ghana.

En créole haïtien, le mot KAY signifie « maison » et se prononce « kaille ».

Le principe : une planche à 12 trous, 48 graines (billes ou cailloux), et deux joueurs qui sèment leurs pierres trou après trou. Il faut 4 pierres par trou. Quand la dernière pierre tombe dans un trou qui en contient alors 3, on crie « Kay ! » et on capture tout le contenu (4 pierres au total). Simple à apprendre, mais redoutable à maîtriser — c’est un vrai jeu de réflexion et d’anticipation. Le musicien haïtien Anderson Andral, qui a lancé en 2014 la « Caravane de l’Art » pour faire redécouvrir les jeux traditionnels aux enfants de Martissant, cite le Kay comme son jeu préféré, pour l’exercice de stratégie qu’il impose autant que pour les souvenirs qu’il réveille.

Les règles du Kay en quelques étapes

ÉtapeComment jouer ?
1. Installer le plateauLe plateau comporte 12 petits trous, 6 pour chaque joueur.
2. Préparer les caillouxPlace 4 cailloux dans chaque trou, soit 48 cailloux au total.
3. Qui commence ?Un tirage au sort désigne le premier joueur.
4. Jouer son tourChoisis un trou de ton côté et prends tous les cailloux qu’il contient. Distribue-les ensuite un par un, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, dans les trous suivants.
5. Tu arrives dans un trou videTon tour s’arrête.
6. Tu arrives sur 3 caillouxTu poses ton dernier caillou : il y en a maintenant 4. Tu les récupères et les places dans la case du milieu. Tu peux alors choisir un autre trou de ton côté et continuer à jouer.
7. Plusieurs trous ont 3 caillouxSi ton dernier caillou complète plusieurs trous consécutifs à 4, tu récupères tous les cailloux de ces trous.
8. Autre casSi ton dernier caillou tombe dans un trou qui contient déjà des cailloux mais n’en compte pas 3, tu récupères les cailloux de ce trou et tu continues à jouer.
9. Un joueur n’a plus de caillouxSi un joueur n’a plus aucun caillou dans sa rangée alors que la partie continue, l’autre joueur doit lui en donner pour qu’il puisse continuer à jouer.
10. Les 8 derniers caillouxLorsqu’il ne reste plus que 8 cailloux, le joueur qui récupère les 4 avant-derniers remporte automatiquement les 8 derniers.
11. Fin de la partieChaque joueur compte ses cailloux. Celui qui en possède le plus gagne la partie et commence la suivante.

 

Et pour la partie suivante ?

SituationQue faire ?
24 cailloux ou plusLe joueur répartit 24 cailloux dans ses 6 trous, en commençant par la droite. Les cailloux restants sont placés dans la case du milieu.
Moins de 24 caillouxLe joueur remplit autant de trous que possible, toujours en partant de la droite.
Trou qui ne peut pas être rempliOn place un gros caillou dans le premier trou vide. Ce trou devient alors inutilisable.
Exemple : 16 caillouxLe joueur remplit 4 trous et place un gros caillou dans les 2 trous restants. La partie se joue donc désormais sur 10 trous au lieu de 12.
Pendant le jeuLes trous contenant les gros cailloux sont sautés lors de la distribution.
Fin du jeuLes parties se poursuivent jusqu’à ce qu’un joueur n’ait plus aucun caillou à la fin d’une partie.

Attention : Comme beaucoup de jeux traditionnels, le Kay connaît des variantes selon les régions et les familles. Ici, je partage les règles qui m’ont été transmises.

Lido, ou « òm » : la course de pions

Celui-là, la diaspora le reconnaîtra tout de suite : le Lido, c’est notre version du Ludo, ce jeu de plateau où chacun fait avancer ses quatre pions le long du circuit en lançant un dé, jusqu’à les ramener tous à la maison avant les autres (sans se faire renvoyer à la case départ par un pion adverse). C’est un jeu qui se joue en famille, entre générations : grands-parents, parents et enfants autour de la même planche, ce qui en fait un moment de transmission autant qu’un moment de jeu.

Le lido haïtien se joue traditionnellement à 2 ou 4 joueurs. L’objectif est de faire faire un tour complet du plateau à ses 4 pions et de les amener au centre (la maison) avant les autres.

Déroulement et règles à retenir

  • Sortie de la « maison »  : Il faut obtenir un 6 avec le dé pour sortir un pion de sa zone de départ.
  • Relancer le dé : Lorsque vous faites un 6, vous avez droit à un lancer supplémentaire.
  • Manger un pion : Si votre pion arrive sur une case occupée par un pion adverse, ce dernier est « mangé » (ou renvoyé) et doit retourner à sa base de départ.
  • Sécurité : Les pions situés sur les cases marquées (souvent des ronds ou des zones colorées sécurisées) ne peuvent pas être mangés.
  • Arrivée finale : Les pions qui entrent dans la dernière ligne droite de leur propre couleur sont en sécurité. Il faut faire le nombre exact de cases pour entrer dans la case centrale finale
Image générée par IA – Inspirée d’un ancien plateau de jeu Lido haïtien

L’originalité de notre lido tient essentiellement dans sa fabrication artisanale. Les plateaux sont peints à la main, de vraies œuvres d’art inspirées de l’art « naïf » haïtien qui font aussi partie du décor de nombreuses maisons haïtiennes.

Dans le Sud-Est d’Haïti, à Jacmel notamment, on ne l’appelle pas « Lido » mais « òm ». C’est un nom que je n’ai retrouvé dans aucune source écrite — preuve, s’il en fallait une, que beaucoup de notre patrimoine, notamment ludique, se transmet encore à l’oral. Si vous connaissez ce jeu sous un autre nom selon votre région d’origine en Haïti, ça m’intéresse : dites-le-nous en commentaire, on adorerait constituer un petit lexique collectif de nos jeux régionaux.

Le jeu des osselets (oslè) version haïtienne : le jeu de dextérité par excellence

Le jeu des osselets est très ancien : on en trouve notamment des traces dès l’Antiquité grecque. En Haïti, les oslè se jouent traditionnellement avec cinq petits os provenant du tarse ou de l’astragale d’une chèvre ou d’un mouton. Chacune des faces de l’osselet porte un nom en créole : do (le dos), kre (le creux), i et ès.

Le principe est simple à comprendre, mais beaucoup moins facile à maîtriser ! Le joueur doit, d’une seule main, lancer un osselet en l’air, ramasser un ou plusieurs osselets posés au sol, puis rattraper celui qu’il vient de lancer avant qu’il ne retombe. Et tout cela dans un ordre précis.

C’est justement cette combinaison entre rapidité et précision qui rend les oslè si captivants. Comme beaucoup de jeux traditionnels, ils s’apprennent surtout en regardant les autres jouer, puis en essayant à son tour. On rate, on recommence, on améliore son geste… jusqu’au jour où, presque sans y penser, le mouvement devient fluide.

Comment jouer aux oslè ?

ÉtapeRègle
1. Installer les osseletsÉtale les cinq osselets sur le sol ou sur une table.
2. Une seule mainToute la partie se joue avec une seule main.
3. Le geste de baseLance un osselet en l’air, ramasse rapidement celui ou ceux qui sont au sol, puis rattrape l’osselet lancé avant qu’il ne tombe.
4. Si tu rates le ramassageCe n’est pas forcément perdu ! Tant que tu rattrapes l’osselet lancé, tu peux poursuivre ton tour.
5. Si l’osselet tombeSi tu ne parviens pas à rattraper l’osselet lancé, ton tour s’arrête et c’est au joueur suivant.
6. Reprendre son tourLorsque ton tour revient, tu reprends à l’étape où tu t’étais arrêté. Il faut donc bien retenir où tu en es !

Quatre tours, quatre niveaux de difficulté

Le jeu comporte quatre tours, chacun comprenant quatre manches. À chaque tour, la quantité d’osselets à ramasser augmente.

TourCe qu’il faut ramasser
1er tour1 osselet à la fois, quatre fois.
2e tour2 osselets à la fois, deux fois.
3e tour3 osselets, puis 1 osselet.
4e tourLes 4 osselets en une seule fois.

Mais ce n’est pas tout ! Chaque tour comporte également quatre manches correspondant aux quatre faces des osselets : do, kre, i et ès.

Au cours de la première manche, les osselets doivent être positionnés sur le do. Pour la deuxième, ils doivent être sur le kre, puis sur le i à la troisième manche et enfin sur l’ès à la quatrième.

Et c’est là que le jeu se corse.

Le petit tour de magie des oslè

C’est au joueur lui-même de positionner les osselets du bon côté avant de les ramasser.

Pour cela, il lance un osselet en l’air et profite de ce court instant pour retourner le ou les osselets restés au sol afin de les placer sur la face souhaitée. Il rattrape ensuite l’osselet lancé.

Pas assez rapide ? On recommence !

Le joueur peut effectuer cette manœuvre plusieurs fois, à condition de toujours réussir à rattraper l’osselet lancé. S’il tombe au sol, son tour est terminé.

Qui gagne ?

Le gagnant est celui qui parvient à terminer les quatre tours et leurs quatre manches le plus rapidement.

Bien entendu, comme beaucoup de jeux traditionnels transmis oralement, les règles des oslè peuvent varier d’une famille à l’autre ou d’une région à l’autre. Certains joueurs ajoutent même leurs propres niveaux de difficulté pour rendre la partie encore plus corsée.

Des osselets d’hier aux jeux d’aujourd’hui

Autrefois, il fallait évidemment se procurer ces petits os au marché ou chez le boucher. Aujourd’hui, inutile de faire un détour chez le boucher : on trouve facilement des jeux d’osselets fabriqués en bois, en plastique ou dans d’autres matériaux.

Mais finalement, ce qui compte le plus n’est peut-être pas la matière des osselets. C’est le geste que l’on transmet. Car les oslè sont de ces jeux qui ne nécessitent ni écran, ni connexion, ni grande installation. Quelques petites pièces, un peu d’espace et deux ou trois joueurs suffisent pour transformer un après-midi ordinaire en véritable compétition familiale.

Et je trouve assez beau de pouvoir transmettre à nos enfants un geste qui a traversé les siècles, les continents et les générations.

Transmettre, le temps d’un été

Ce que ces trois jeux ont en commun, au-delà des règles, c’est qu’ils appartiennent à un patrimoine qui se fragilise. À Port-au-Prince comme ailleurs, des initiatives comme la Caravane de l’Art tentent de les faire revivre auprès d’une jeunesse de plus en plus absorbée par les écrans.

Ce sont des jeux qui ne coûtent presque rien, qui se jouent à même le sol ou sur un coin de table, et qui portent pourtant tout un pan de notre histoire. Les transmettre à nos enfants, c’est leur donner un petit bout d’Haïti à emporter avec eux, où qu’ils grandissent.

Transmettre une culture ne passe pas uniquement par les grands événements ou les livres d’histoire. Cela commence souvent dans les petits gestes du quotidien : cuisiner une recette familiale, chanter une comptine créole, lire un album jeunesse qui parle d’Haïti… ou sortir un vieux plateau de Kay pendant les vacances.

Aujourd’hui, j’ai envie que mes filles connaissent aussi ces jeux qui ont bercé mon enfance. Peut-être n’y joueront-elles pas tous les jours. Peut-être préféreront-elles parfois leurs jeux modernes. Mais si elles gardent le souvenir d’une partie en famille, d’un fou rire autour d’un Lido ou de quelques osselets lancés sur une table, alors une petite partie de ce patrimoine continuera de vivre.

Après tout, les plus beaux héritages sont souvent ceux qui se transmettent sans qu’on s’en rende compte, au détour d’un après-midi d’été.

Sources :

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