Roman de Kettly Mars
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Je ne te trouverai pas deux fois dans ce même corps : roman d’amour ou cri de liberté ?

14 min de lecture

J’ai découvert Kettly Mars avec Saisons sauvages, puis L’Ange du patriarche. Deux lectures qui m’avaient déjà frappée par cette manière qu’a l’autrice d’interroger l’être haïtien dans toute sa complexité, en mêlant constamment l’intime, le politique et le spirituel.

Avec Je ne te trouverai pas deux fois dans ce même corps, paru en janvier 2026 chez Mémoire d’encrier, Kettly Mars nous entraîne une nouvelle fois dans une Haïti traversée par les crises, les violences et les incertitudes. Mais cette fois, au cœur du chaos, elle place le désir, le corps et une belle histoire d’amour. Ce roman est sans hésitation mon coup de cœur de l’été.

Je l’ai lu d’abord comme une histoire de passion, puis progressivement, j’y ai décelé un puissant cri de liberté.

Kettly Mars, l’écrivaine de la sensualité

Née à Port-au-Prince en 1958, Kettly Mars est poète, nouvelliste et romancière. Depuis une trentaine d’années, elle construit une œuvre profondément ancrée dans la société haïtienne, dont elle explore les contradictions, la spiritualité, les rapports sociaux et la politique.

La sensualité et l’érotisme occupent une place importante dans son écriture. Le Centre de la francophonie des Amériques souligne d’ailleurs cette dimension de son œuvre, dans laquelle la sensualité lui permet de faire tomber les barrières et d’explorer des personnages complexes et parfois dérangeants.

J’avais déjà retrouvé cette écriture charnelle dans mes précédentes lectures. Mais elle prend ici une dimension particulière : le corps devient presque un refuge lorsque tout autour de lui s’effondre.

Publié en janvier 2026 chez Mémoire d’encrier, Je ne te trouverai pas deux fois dans ce même corps est, selon les mots de l’autrice, « l’histoire d’une improbable passion amoureuse en pays-lock. Une histoire qui parle beaucoup de la mort, mais qui dit aussi une terrible envie de vivre et d’aimer ».

« Dans un Haïti en déroute, des manifestations paralysent Port-au-Prince. Le pays est lock, verrouillé, bloqué. Zi, femme indépendante, galeriste, mère, amante tente tant bien que mal de ne pas sombrer. Elle gère ses deux amants, l’un expatrié et l’autre marié, tiraillée entre le désir de partir ou de rester. Elle expérimente l’amour, la tendresse dans un pays délabré. »

Cette nouvelle publication vaut également à Kettly Mars d’être finaliste du Prix des Amériques insulaires 2026. Créé en 2000 en Guadeloupe à l’initiative de Maryse Condé et de l’industriel Amédée Huyghues Despointes, le prix vise à faire rayonner les littératures des Amériques et de la Caraïbe. Le lauréat sera désigné lors du Festival Écritures des Amériques, qui se tiendra en Guadeloupe du 23 au 28 novembre 2026.

Zi, une femme libre et indépendante

La narratrice et personnage principal, Désirée, dite Zi, est une femme d’une quarantaine d’années, mère de jumeaux et galeriste à Port-au-Prince. Elle dirige Makaya, une galerie d’art et d’artisanat héritée de sa mère, morte trop jeune.

Le nom de la boutique lui-même est chargé de sens : il évoque à la fois le vodou (période festive coïncidant avec le solstice d’hiver, pendant laquelle les vaudouisants se purifient le corps et l’esprit afin de bien démarrer l’année suivante) et le parc national Macaya, l’un des plus importants espaces de conservation de la biodiversité en Haïti.

Kettly Mars fait ainsi quelques clins d’œil au secteur artistique haïtien et met en lumière plusieurs savoir-faire haïtiens :

« Cette boutique, c’était le rêve de ma mère. Elle s’était battue farouchement avec mon père pour le réaliser. Elle était entrepreneure et artiste dans l’âme (…) J’ai grandi parmi les pakèt kongo, ces poupées vodou prisées des touristes, parmi les hamacs en sisal, les colliers de maldyòk qui portent chance, les sculptures en bois, en fer, en pierre… les rideaux en paille de riz… et dans l’odeur caustique de la peinture à l’huile des toiles tout juste achevées que les jeunes artistes venaient lui proposer. » p. 35

Ces passages rappellent que l’artisanat n’est pas simplement un élément décoratif du paysage haïtien. Il est aussi une manière de raconter le pays, ses imaginaires, ses matières et ses savoir-faire. Zi incarne ainsi la gardienne d’un patrimoine en danger.

Zi vit depuis longtemps une relation avec un Haïtien de la diaspora américaine, un homme marié qu’elle appelle simplement « l’Autre ». Il revient régulièrement en Haïti et entretient une relation affectueuse avec les jumeaux de Zi, qui l’appellent Papo. Cet arrangement semble convenir à tout le monde. Jusqu’au jour où Zi tombe amoureuse d’un médecin expatrié venu travailler en Haïti.

Dès la première nuit passée avec son nouvel amant, le roman devient une exploration du désir féminin, de la sensualité, mais surtout de la liberté d’une femme à disposer de son propre corps.

« Tes lèvres sont noires, épaisses et dures. Je n’en pouvais plus d’attendre d’y boire, de te goûter. Oh ! Ce premier baiser qui a tout effacé, la sueur, le sang, les détonations, la déroute des flamboyants. » p. 21

Zi aime, désire, hésite, se laisse emporter. Elle ne cherche pas à se conformer à l’image de la femme raisonnable, fidèle, prévisible que l’on pourrait attendre d’elle.

« Je te laisse ton job. N’attends pas trop, sinon je vais trouver des raisons valables de t’oublier. Je fuis les hommes même quand je ne suis jamais sans homme. »

Elle revendique même le droit de s’égarer :

« Je ne te trompe pas : je donne à mon corps ses droits. Je te reviendrai. Si tu tiens à moi, laisse-moi le temps de m’égarer. »

Ce passage résume à lui seul une grande partie du personnage. Zi veut donner à son corps ses droits. Et ce droit-là est politique.

Elle veut être libre d’aimer, libre de désirer, libre de choisir, libre de se tromper. Libre de ne pas être uniquement une mère, une compagne ou une femme respectable. Et c’est certainement ce qui rend Zi si fascinante. Elle n’est ni parfaite ni exemplaire. Elle est contradictoire, sensuelle, parfois égoïste, audacieuse et profondément humaine. Elle avance dans un pays lui-même traversé par les contradictions, la violence et les désillusions.

Un récit haletant, une langue chaude et sensuelle

Le roman est porté par une écriture à la première personne qui nous place au plus près de Zi. Les chapitres courts donnent au récit un rythme haletant. On avance dans ses pensées, ses souvenirs, ses désirs et ses inquiétudes avec cette impression d’urgence qui correspond parfaitement au contexte du roman.

Et puis il y a la langue de Kettly Mars. Une langue chaude, sensuelle, poétique, qui donne au désir une place rarement aussi centrale.

« Tu portes un ailleurs en toi qui m’appelle. C’est comme si j’allais sauter pour la première fois en parachute. J’ai la fascination du vide. »

L’amour que vit Zi est aussi, pour elle, une possibilité d’évasion. Dans un pays où les déplacements deviennent difficiles, où les rues sont bloquées (pays lock), où la violence impose ses frontières, le corps amoureux devient paradoxalement un espace où le mouvement reste possible.

« Nos corps se sont frôlés, touchés et soudés. Il fallait se prendre tout de suite, vite, en urgence, avant que tout ne se meure, que tout ne s’écroule. » p. 21

« L’amour en pays-lock « 

Zi ne vit pas son histoire d’amour dans un pays en paix. Elle vit et aime dans un « pays lock » : un pays bloqué par les manifestations, les barricades et la violence.

L’histoire se déroule à la fin de 2018, dans le contexte des mobilisations liées au scandale PetroCaribe. Kettly Mars l’a expliqué elle-même : elle se trouvait encore en Haïti en 2018 lorsqu’elle a commencé à réfléchir à ce roman. Elle voulait écrire une histoire d’amour, mais cherchait un contexte « à la mesure des sentiments, des passions et des pulsions » qu’elle souhaitait raconter (interview dans Le Monde). Le choix de PetroCaribe n’est donc absolument pas anecdotique.

Le scandale portait sur la gestion de fonds issus du programme PetroCaribe, mis en place avec le Venezuela. Des rapports et enquêtes ont fait état d’allégations de mauvaise utilisation et de détournements de fonds publics, nourrissant une profonde colère dans la population.

En août 2018, le mouvement « Kot kòb PetwoKaribe a ? » (« Où est l’argent de PetroCaribe ? ») devient l’un des slogans des mobilisations populaires. Kettly Mars raconte d’ailleurs avoir participé elle-même aux manifestations. Les Nations unies ont documenté l’ampleur des mobilisations de 2018 et 2019, les barricades qui paralysaient la circulation et l’accès aux services essentiels, ainsi que les violences et violations des droits humains qui ont accompagné les manifestations. Ces mobilisations se sont poursuivies en 2019, dans un contexte de crise économique, de pénuries, d’inflation et de violence.

Dans le roman, Zi est donc aussi une citoyenne engagée. Elle participe aux manifestations et demande : « Kote kòb PetroKaribe a ? »

Ce contexte est loin d’être une simple toile de fond. Un chapitre est d’ailleurs consacré à Hugo Chávez, auquel Zi s’adresse directement :

« Tu avais le cœur assez grand pour rêver de fierté retrouvée avec tes frères et sœurs d’Haïti. Nous t’en resterons toujours reconnaissants, Hugo Chavez. »

Cette coexistence entre l’intime et le politique met en évidence l’impact des crises sociopolitiques sur le vécu des Haïtiens. Pendant que Zi cherche à conquérir sa liberté personnelle, Haïti cherche lui aussi à retrouver une forme de liberté collective.

La parole aux femmes

Le roman privilégie l’expérience des femmes. Le point de vue masculin est relativement peu présent et le récit fait principalement entendre les voix de Zi et de Myriam, celle qui s’occupe des jumeaux et du ménage.

Myriam observe sa patronne à travers ses propres croyances et tente de comprendre cette passion qui la dévore. Elle est convaincue que Zi est habitée par Fréda, lwa du vodou associée à l’amour, à la beauté, à la sensualité et au désir.

« Moi, Myriam Zephyrin, fille de la côte et des terres salées, je dis que Freda habite le corps de Madame. Elle brûle comme un tison de charbon. »

Cette lecture de Myriam est intéressante parce qu’elle donne au désir de Zi une interprétation spirituelle. Elle permet aussi d’expliquer, à ses yeux, cette sensualité débordante et cette mélancolie qui habitent sa patronne, deux traits associés à Erzulie Fréda.

Myriam incarne ainsi une certaine voix de la raison, celle qui cherche à donner du sens à ce qui lui échappe en s’appuyant sur ses croyances et sur sa vision du monde.

Et puis il y a Saïka, la meilleure amie de Zi, sénatrice engagée dans un combat pour le droit à l’avortement. Elle se retrouve piégée par ses adversaires politiques lorsqu’une vidéo d’elle embrassant une jeune collaboratrice fuite sur les réseaux sociaux. Loin de se laisser abattre par la vindicte populaire et les attaques moralistes des conservateurs, Saïka contre-attaque fermement et condamne ses détracteurs.

Elle incarne une autre forme de résistance : celle d’une femme engagée, qui assume ses convictions et refuse de se laisser réduire au silence par les normes sociales et morales.

À travers ces trois femmes, Kettly Mars fait donc entendre des expériences féminines différentes : Zi donne au corps le pouvoir, Myriam cherche à contenir et à interpréter ce qui lui échappe, tandis que Saïka incarne une figure progressiste qui revendique ses convictions dans l’espace public.

Elles n’ont évidemment ni le même statut ni la même vision du monde. Pourtant, chacune à sa manière, elles incarnent un contre-pouvoir face aux normes qui cherchent à encadrer leur corps, leurs désirs ou leur parole. Elles ont surtout en commun d’être des femmes qui pensent, désirent, parlent et agissent.

Le corps comme espace de liberté

Je ne te trouverai pas deux fois dans ce même corps est, certes, un magnifique roman d’amour. Mais pas seulement. C’est un roman sur l’exploration du désir féminin, sur la sensualité, la passion amoureuse et ses contradictions.

« Je ne te trouverai pas deux fois dans ce même corps. Tu perdras en chemin la clé de mes mystères. Tu le sais. Je le sais. »

Mais c’est aussi, à mes yeux, un roman sur la liberté.

La liberté d’une femme de désirer, de choisir, de se tromper et surtout de disposer de son corps. La liberté aussi de prendre la parole et de s’engager politiquement.

Et cette lecture rejoint finalement les mots de Kettly Mars elle-même. Dans son entretien au Monde, elle explique avoir voulu raconter une histoire d’amour dans un moment où Haïti vivait une crise profonde. Elle voulait que le contexte politique soit à la hauteur des sentiments et des passions de ses personnages.

Kettly Mars réussit ce tour de force de faire de l’intime une porte d’entrée vers le politique et de donner le pouvoir au corps physique quand le corps social et politique se désagrège. Le corps de Zi est peut-être le seul espace de liberté qu’il lui reste. Et elle souhaite en jouir pleinement.

Cette correspondance entre le corps de Zi et le corps social haïtien me semble être l’une des clés du roman.

D’un côté, une femme refuse de laisser les autres décider de ce qu’elle doit faire de son corps. De l’autre, un peuple demande des comptes à ceux qui ont géré les ressources du pays. D’un côté, Zi cherche un espace où elle peut aimer librement. De l’autre, la population descend dans les rues pour réclamer justice et dignité.

Et autour de tout cela, les gangs prennent progressivement de plus en plus de place. Symptômes d’une gangrène du corps politique.

Le roman raconte donc des corps empêchés de circuler dans un pays verrouillé, mais qui continuent malgré tout à chercher le mouvement, la liberté, à travers le désir. Dans un pays où tout semble se fermer, Kettly Mars raconte ce qui refuse de mourir : le désir, l’amour, l’amitié, l’art et l’envie de vivre.

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