La Lodyans : petite histoire d’un genre littéraire haïtien
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La lodyans est un genre littéraire qui puise ses racines dans la tradition orale haïtienne. Si la forme que nous connaissons aujourd’hui a été progressivement codifiée et popularisée par des écrivains, la pratique du bay lodyans (« raconter une histoire ») s’enracine dans la culture populaire créolophone, des commérages aux veillées funèbres. La lodyans a ainsi évolué d’une pratique de la parole populaire vers une forme littéraire capable de représenter et de critiquer la société haïtienne.
Qu’est-ce qu’une lodyans ?
La lodyans est difficile à enfermer dans une définition unique. Elle peut prendre la forme d’un récit bref, d’une chronique ou d’une satire. Elle est aussi un art de raconter et une manière d’observer la société.
Georges Anglade, lodyansè et théoricien de la littérature, est l’un des auteurs qui ont tenté de définir ce genre narratif. Il en résume les caractéristiques à travers cinq termes : « miniature, mosaïque, jouvence, voyance et cadence ».
| Notion | Signification |
| Miniature | La brièveté du récit. |
| Mosaïque | La sérialité, c’est-à-dire la possibilité d’articuler plusieurs récits. |
| Jouvence | L’ancrage dans le réel et dans l’actualité. |
| Voyance | La critique sociale. |
| Cadence | L’humour et le rythme du récit. |
La lodyans littéraire haïtienne se développe au début du XXe siècle. Sa singularité tient à son format bref, mais aussi à une écriture qui emprunte à la fois au journalisme et au théâtre. Pour Georges Anglade, ses principales caractéristiques sont « l’actualité, la critique et l’humour ».
En effet, dans la lodyans, les commérages et les ragots occupent souvent une place centrale et participent à la construction du récit. La lodyans repose sur une manière particulière de raconter et de s’adresser à un auditoire. Dans bay lodyans, le verbe bay , « donner » en français, renvoie à l’action de raconter. Celle-ci suppose une relation avec celles et ceux qui écoutent : le narrateur peut commenter, interpeller, créer une attente ou ménager une chute. La performance du récit compte alors autant que l’histoire elle-même.
Conte et lodyans : quelle différence ?
En créole haïtien, on dit bay lodyans (raconter une lodyans) et tire kont (raconter un conte). Ces deux formes narratives appartiennent à la tradition orale, mais elles ne remplissent pas toujours les mêmes fonctions. Leurs frontières ne sont toutefois pas étanches.
| Caractéristiques | Le conte créole | La lodyans |
| Cadre spatio-temporel | Intemporel et imaginaire | Ancré dans le réel, le présent et le quotidien haïtien. Se déroule dans des lieux précis (Port-au-Prince, un quartier…). |
| Personnages | Personnages archétypaux (Bouki et Ti-Malice), des animaux anthropomorphes ou des figures surnaturelles (zombis, diables). | Des stéréotypes sociaux identifiables de la société haïtienne |
| Structures et codes | Rituel codifié et interactif avec le public (l’appel « Krik ? » auquel l’auditoire répond « Krak ! »). | Structure libre, fluide et conversationnelle. S’apparente à une chronique ou une anecdote partagée entre amis. |
| Ton et registre | Merveilleux, fantastique, magique et allégorique. Comporte une double lecture morale ou philosophique. | Humoristique, ironique, réaliste et satirique. Utilise le rire pour dépeindre les travers de la société. |
| Statut de l’histoire | Reconnu d’emblée comme une fiction. | Présenté comme une histoire vraie, une confidence ou un fait divers vécu par le narrateur ou une connaissance. |
Justin Lhérisson, le précurseur
Fondé en 1899 par Justin Lhérisson, le journal Le Soir joue un rôle important dans l’émergence de la lodyans littéraire et dans le passage de l’oraliture à l’écrit.
Justin Lhérisson (1873-1907), également connu comme l’auteur de l’hymne national haïtien, est une figure majeure des lettres haïtiennes. Ses deux courts romans, La Famille des Pitite-Caille et Zoune chez sa ninnaine, publiés respectivement en 1905 et en 1906, sont aujourd’hui considérés comme des classiques. Réalistes et satiriques, ils dépeignent avec ironie la société haïtienne de leur époque. L’humour, les jeux de mots et la caricature lui permettent de dénoncer les travers sociaux ainsi que les mœurs politiques et domestiques du début du XXe siècle.


La Famille des Pitite-Caille : résumé
Golimin raconte au narrateur la déchéance de la famille Pitite-Caille. Le premier de la lignée était un jeune esclave adopté par ses maîtres, qui n’avaient pas d’enfants. Surnommé Pitite-Caille, « enfant de la maison », par les autres esclaves, il meurt en 1838, laissant 69 enfants, mais un seul fils légitime, Eliézer.
Celui-ci se met en ménage avec Velléda, une tireuse de cartes martiniquaise. Enrichis, ils se marient et voyagent en France. De retour à Port-au-Prince, ils ont quatorze enfants, dont deux seulement survivent : Étienne et Lucine, qui partent étudier à Paris.
Poursuivant son ascension sociale, Eliézer devient franc-maçon et brigue un siège de député. Pour gagner en popularité, il recrute Boutenègre, un « chef de bouquement » — un agent électoral. Grâce à ses largesses, sa popularité augmente. Mais, lors d’une émeute, il est emprisonné. C’est le début de sa déchéance, qui s’achève par sa mort après un interrogatoire musclé de la police.
De retour au pays, sa fille Lucine épouse un homme qui la trompe et la vole, et qui finit par causer sa mort en couches. Étienne, quant à lui, se révèle incapable de gérer son héritage et se retrouve rapidement ruiné. Velléda, devenue veuve, sera l’une des cinquante maîtresses du général Pheuil Lamboy.
L’humour au service de la critique sociale
Dans ce récit, l’humour et l’ironie mettent à nu les travers d’une société où l’argent et le pouvoir rythment les rapports sociaux. La maîtrise du français, notamment, sert de révélateur pour certains personnages. Malgré une « honorabilité achetée », Velléda ne parvient à parler français que « par routine », avec « quelques défauts de prononciation ». Boutenègre, de son côté, emploie presque une langue hybride (entre français et créole) lorsqu’il s’agit de convaincre Eliézer d’acheter des voix : « Cé lé côté lé pli raide des zeulections libres ».
La critique des mœurs politiques et sociales passe notamment par Eliézer, qui tente d’installer sa lignée au sommet de l’échelle sociale en achetant sa popularité et son statut d’homme politique.
Plusieurs procédés caractéristiques de la lodyans apparaissent dans le récit :
Dès les premières lignes, le narrateur annonce l’esprit du récit :
« Ce ne sera ni une charge, ni un roman ; ce sera tout simplement une audience à la vieille manière haïtienne, à la bonne franquette. Ça t’amusera, ça te fera méditer, et j’espère que ça te consolera de bien des choses. »
- Le narrateur et l’audience : l’histoire est rapportée par un narrateur qui présente Golimin comme une source intarissable de renseignements : « Golimin est un de mes vieux amis. Il sait tout. Il est l’homme le mieux documenté de la République. Aussi gagne-t-on beaucoup à entendre ses audiences. » Cette mise en scène de la parole rapportée est intéressante. Elle inscrit l’histoire dans un univers où la connaissance de la société passe aussi par les récits que les individus se transmettent.
- L’humour : les créolismes (« razeurisme », « pluminpoulisme », « mouricôrisme »), le langage des personnages, les situations comiques et les noms comme Boutenègre ou Belbouè nourrissent la satire.
- La critique sociale et politique : Lhérisson livre un regard lucide sur la société haïtienne. La popularité politique, par exemple, est décrite comme éphémère : « La popularité dans ce pays d’Haïti Thomas est ce qu’il y a de plus éphémère ; c’est une bulle de savon au bout d’un chalumeau ; c’est une bougie allumée placée dans un courant d’air. »
- L’ironie : « Faites-vous donc étranger, et Haïti deviendra pour vous un délicieux Paradis… »
Exagération, humour, caricature, complicité avec l’auditoire et allusions au contexte ou à des personnages connus : autant de procédés qui contribuent à faire de La Famille des Pitite-Caille un exemple marquant de la lodyans littéraire.
Maurice Sixto, le lodyansè populaire
Maurice Sixto (1919-1984) a marqué l’histoire de l’oraliture haïtienne par ses nombreux récits, principalement racontés en créole. Réunis sous le titre Choses et gens entendus, ses textes forment une série de cinquante lodyans. Enregistrés sur support sonore, ils ont d’abord été diffusés à la radio, avant d’être compilés et commercialisés sur cassettes, puis sur CD. Parmi les lodyans les plus connues de Sixto, on peut citer Léa Kokoyé, Mèt Zabèlbòk Bèrachat, Ti Sentaniz, Gwo Moso, J’ai vengé la race et Madan Jul.
Inspirées notamment des lodyans de Justin Lhérisson, les œuvres de Maurice Sixto, comme Léa Kokoyé et Ti Sentaniz, oscillent entre le comique et le tragique. Elles divertissent tout en mettant parfois l’auditeur face à des réalités dérangeantes.
Ti Sentaniz, comme Zoune chez sa ninnaine de Lhérisson, aborde la domesticité infantile en Haïti. Les deux œuvres dénoncent la réalité déshumanisante vécue par de nombreux enfants restavèk, à travers une langue à la fois comique et réaliste.
Une influence sur les lettres haïtiennes
L’art de raconter, le travail sur la langue et les créolismes propres à la lodyans ont nourri l’imaginaire de plusieurs écrivains haïtiens. Fernand Hibbert (1873-1928), romancier, dramaturge, journaliste et diplomate, a joué, aux côtés de Justin Lhérisson, un rôle important dans le passage de la lodyans de la tradition orale à la littérature écrite. Il collabore activement au quotidien haïtien Le Soir, dans lequel il publie des récits brefs et incisifs. En adaptant le rythme de la lodyans orale au format du feuilleton journalistique, il y fait paraître son premier roman, Séna, publié en volume en 1905. Dans ses œuvres, notamment Séna et Les Thazar (1907), Hibbert met à nu les travers de la société haïtienne et se livre à une critique acerbe des élites de son époque, des petits-bourgeois parvenus aux fonctionnaires corrompus.
D’autres écrivains haïtiens ont également intégré l’oralité et les rythmes de la lodyans à leur écriture romanesque. C’est notamment le cas de René Depestre, dans Alléluia pour une femme-jardin et Hadriana dans tous mes rêves, ainsi que de Jacques Roumain. Dans Gouverneurs de la rosée (1944), cette influence se manifeste notamment dans les rythmes du récit, les métaphores inspirées du créole et la langue créolisée des personnages.
René Depestre reconnaît explicitement cet héritage :
« Il y a eu une double influence, parce que je pensais à la culture orale que je portais. Du fait de parler créole, ma langue maternelle, je recevais une formation orale importante de lodyans. La lodyans est une caractéristique – autant que la crise de possession – de l’imaginaire haïtien. Le mot “audience” en français a pris une connotation différente [en créole]. La lodyans est une forme de narration populaire. Or la lodyans que je portais a rencontré, si je peux dire, physiquement, le surréaliste chez Césaire, chez Breton. »
René Depestre, « 5 questions pour Île en Île ».
Gary Victor fait partie des écrivains contemporains qui se réapproprient l’esthétique de la lodyans. Fin observateur de son époque, il met en scène des personnages caricaturaux, comme Albert Buron, pour dénoncer les maux de la société haïtienne : corruption, dérives du pouvoir, hypocrisie sociale et chaos politique.
Inspiré des travers de certains intellectuels haïtiens, Albert Buron, personnage cupide, pédant et incompétent, incarne une classe intellectuelle hypocrite et opportuniste, incapable de vivre selon les valeurs qu’elle revendique. À l’opposé, Sonson Pipirit, autre personnage emblématique de l’univers de Gary Victor, incarne le peuple meurtri.
Le lodyansè, témoin de son époque et critique de sa société
La lodyans expose les travers de la société par le rire. Elle associe divertissement et réflexion, tout en offrant un espace à la critique politique et sociale. Le comique de la lodyans naît souvent d’une situation tristement drôle. Chez Sixto comme chez Lhérisson, le rire permet au lecteur ou à l’auditeur de mieux comprendre certaines réalités tragiques ou déshumanisantes. Il peut ainsi avoir une fonction cathartique : faire rire, mais aussi provoquer une prise de conscience.
La lodyans ne se limite donc pas à un genre hérité du passé. Elle demeure une manière de raconter, de caricaturer et d’interroger la société haïtienne. De la tradition orale aux œuvres contemporaines, son esthétique et sa force critique continuent ainsi de nourrir les lettres haïtiennes.
*Note éditoriale : Le terme lodyans a été proposé par Georges Anglade pour désigner ce genre de récit propre à la littérature orale haïtienne. Nous avons choisi d’employer le terme créole lodyansè, plutôt que lodyanseur, pour désigner les auteurs qui pratiquent ce genre littéraire.
Pour aller plus loin:
La famille des Pitite-Caille, Justin Lhérisson
Zoune chez sa ninainne, Justin Lhérisson
Chroniques d’un leader haïtien comme il faut, les meilleures d’albert buron Gary Victor
Sources :
La lodyans haïtienne et Maximilien Laroche, Ricarson Dorcé
La lodyans caricaturale dans la comédie humaine haïtienne de Gary Victor, Sara Del Rossi
La lodyans haïtienne, ou la parole séditieuse polyphonie narrative et agentivité collective chez Gary Victor et Francis-Joachim Roy, Silvia Boraso – publié en 2022 dans la revue universitaire Ponts
