Le marronnage expliqué à mes filles

Si vous êtes en France, vous n’avez certainement pas pu manquer cet évènement : la sortie du film « Ni chaînes, ni maîtres « , réalisé par Simon Moutaïrou. C’est l’un des rares films français qui traite de la question de l’esclavage et surtout du marronnage. En tant que maman afrodescendante, passionnée d’histoire et de culture, il m’a semblé essentiel de saisir cette occasion pour discuter avec mes filles de ce sujet profondément lié à notre héritage.

Le marronage, qu’est-ce que c’est ?

C’est une discussion que j’ai eue avec ma fille aînée, qui va bientôt avoir quatorze ans (la plus jeune n’a que quatre ans). J’ai d’abord pris le temps de lui expliquer la signification du marronnage. Les termes « marronnage » et « marron » proviennent du mot espagnol cimarrón, qui signifie « s’échapper » ou « fuir ». Les marrons étaient des hommes et des femmes qui fuyaient les plantations pour reconquérir leur liberté. Le marronnage représentait donc un acte de bravoure et de résistance, une manière de dire « NON » à l’esclavage. En créole, on utilise les expressions « Nèg Mawon » pour les hommes et « Nègès Mawon » pour les femmes.

En s’échappant, ces marrons se réfugiaient dans des zones difficiles d’accès, comme les montagnes, les forêts ou les marais, où ils fondaient des communautés autonomes. Ces groupes ont existé dans de nombreuses colonies, notamment à Saint-Domingue (aujourd’hui Haïti), où le marronnage a pris une dimension particulièrement importante. Comme l’explique le sociologue haïtien Laënnec Hurbon dans son essai, Religions et Lien social, L’Eglise et l’Etat moderne en Haïti, l’existence de ces communautés autonomes dans la plupart des colonies témoignaient de l’ampleur et de la force du phénomène.

« Dès 1503, des cas de marronnage sont signalés parmi les premiers esclaves noirs débarqués sur l’île [Ayiti]. D’après P. Charlevoix, ils se joignent volontiers aux Indiens* qui les initient à leur nouvel environnement. Au début de la colonisation française, la pratique du marronnage reparaît pour devenir constamment la source des plaintes et des inquiétudes des administrateurs (…) On retrouve ces pratiques de fuite des esclaves dans toutes les îles (Jamaïque, Guadeloupe, Martinique autant qu’à Saint Domingue), aux Etats-Unis et dans toute l’Amérique du Sud. Dans certains cas, ce sont des « républiques de marrons » qui s’implantent (…) On connaît par exemple ces sociétés de marrons sous le nom de palenques, quilombos ou mocambos au Brésil, de Bosh Saramaca au Surinam. A Saint-Domingue, dans les montagnes limitrophes avec la partie espagnole, le Bahoruco, les marrons se sont créé une véritable organisation communautaire. » Laënnec Hurbon, in Religions et Lien social, L’Eglise et l’Etat moderne en Haïti. pp 100-101

Le marron, symbole de résistance et de liberté

Le réalisateur franco-béninois du film Ni chaînes, ni maîtres, Simon Moutaïrou, déclarait récemment dans une interview accordée au média NOFI, qu’il était essentiel de parler du marronnage, de mettre en lumière ces hommes et ces femmes qui se sont rebellés, car ils incarnent des symboles de résistance capables d’inspirer nos luttes actuelles pour la défense des droits humains.

Il est effectivement urgent de transmettre l’histoire du marronnage à nos enfants, non seulement parce que c’est une part fondamentale de notre héritage, mais surtout parce qu’elle véhicule la force de résistance de nos ancêtres contre l’oppression. Cette histoire est un puissant rappel que la lutte pour la liberté et la justice ne date pas d’hier et qu’elle peut insuffler courage et détermination aux générations d’aujourd’hui.

L’une des représentations les plus emblématiques de cette résistance est la statue du Marron Inconnu, réalisée en 1967 par le célèbre sculpteur haïtien, Albert Mangonès. Ce monument rend hommage aux esclaves africains qui se sont battus pour leur liberté lors de la Révolution haïtienne (1791-1804), laquelle a abouti à l’indépendance d’Haïti, la première république noire du monde et la première nation à abolir l’esclavage. Cette statue incarne non seulement la bravoure des marrons, mais aussi l’esprit indomptable de celles et ceux qui ont refusé l’injustice.

Lectures pour accompagner la discussion avec les enfants

« L’esclavage, une histoire de héros »

« L’esclavage, une histoire de héros » de Simonne Mornet est un ouvrage jeunesse qui aborde l’histoire de l’esclavage, ainsi que l’histoire de l’Afrique et des peuples noirs de manière générale. Ce récit prend la forme d’un dialogue entre une grand-mère et ses petits-enfants, un choix littéraire qui rend l’histoire plus vivante et accessible. Ce format permet aux enfants de s’identifier aux jeunes interlocuteurs, rendant ainsi la transmission des faits historiques plus engageante et authentique.

Le texte utilise des mots simples, adaptés aux enfants, et est enrichi de cartes et d’illustrations qui facilitent la compréhension. Il est également bien documenté et contient des références historiques pertinentes, apportant une base solide à la discussion sur l’esclavage.

De plus, plusieurs passages mettent en lumière la résistance des esclaves face à l’oppression, mentionnant des figures emblématiques de la lutte contre l’esclavage, telles que Zumbi dos Palmares au Brésil, Makandal en Haïti, Carlota Lukumi à Cuba, ou encore Nanny (Reine des Marrons) en Jamaïque. Ces récits de courage et de résilience sont essentiels pour montrer aux enfants que, même dans les moments les plus sombres de l’histoire, il y a eu des héros et des héroïnes qui se sont battus pour la liberté et la justice.

Ce livre est une ressource précieuse pour initier les plus jeunes à une histoire complexe, en les encourageant à réfléchir sur la résistance, la liberté et la dignité humaine.

« En haut, la liberté », roman jeunesse pour les 9-12 ans

Résumé: Au XVIIIe siècle, à La Réunion. Petit-Jacques vit au Domaine, soumis comme tous les siens à l’esclavage et aux rudes lois du maître. Comprenant que son frère et sa fiancée vont s’enfuir, il décide de les suivre. Tous trois deviennent des « marrons », comme on appelle les esclaves fugitifs. Traqués par les chasseurs dans la forêt, parviendront-ils à survivre et à gagner enfin leur liberté ?

Je vous invite donc, en tant que parents, à aborder ces sujets avec vos enfants, à travers des œuvres qui résonnent avec notre histoire commune. Car transmettre cette mémoire, c’est aussi planter les graines du courage, de la résilience et de la liberté.

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