À l’occasion de la Journée nationale du mouvement des femmes haïtiennes, ce 3 avril, je vous invite à découvrir un ouvrage fondamental pour la recherche féministe en Haïti.
Comment sortir de cette image de « paria » trop souvent associée à l’extrême pauvreté ou à l’analphabétisme ? Comment passer de la figure de la « victime » à celle de « sujet politique » ? C’est précisément à ces défis que répond Déjouer le silence : contre-discours sur les femmes haïtiennes.
Publiée en 2018 (coédition Remue-ménage et Mémoire d’encrier), cette œuvre collective majeure est dirigée par Sabine Lamour, Denyse Côté et Darline Alexis. Elle compile les réflexions issues de la Conférence internationale interdisciplinaire de recherche sur le genre, tenue à Port-au-Prince en avril 2016. C’est un outil indispensable pour comprendre comment les discours académiques et médiatiques façonnent notre vision des femmes du Sud.
1. Une approche pluridisciplinaire pour une réalité complexe
L’une des grandes forces de ce livre est de croiser les regards de chercheuses haïtiennes, françaises et québécoises. Cette collaboration permet d’explorer la condition féminine sous plusieurs angles :
- L’Histoire : Le rôle crucial des femmes dans la Révolution haïtienne et la construction de la nation.
- Droits et Politique : Les luttes pour la citoyenneté, contre les violences de genre et pour le droit à l’avortement.
- Économie et Migration : La déconstruction du mythe de la « femme poto mitan » et les réalités de la diaspora, notamment au Québec.
Cette approche permet de saisir la genèse du féminisme haïtien. Comme le souligne Danièle Magloire, les prémisses du mouvement remontent à l’Occupation américaine (1915-1934). Marie-José Nzengou-Tayo met d’ailleurs en lumière ce paradoxe historique : l’occupation a favorisé l’émergence d’une conscience féministe chez les femmes de la bourgeoisie, les poussant à remettre en question l’ordre patriarcal en créant la Ligue féminine d’action sociale (LFAS) et en s’exprimant dans des journaux comme La Voix des femmes et La Semeuse.

Le saviez-vous ? C’est dans ce contexte de lutte par la plume que paraît, en 1929, le premier roman publié par une femme haïtienne : Cruelle destinée de Cléante Valcin.
2. Le 3 avril 1986 : Un tournant politique
Le 3 avril est une date charnière dans l’histoire d’Haïti : elle commémore cette marche historique de 1986 où plus de 30 000 femmes sont descendues dans les rues de Port-au-Prince pour réclamer leurs droits après la chute de la dictature des Duvalier.
Ce réveil a marqué un tournant par l’éventail des problématiques soulevées et l’internationalisation de la lutte. Pour Danièle Magloire, ce féminisme ne s’est pas construit sur de froides théories, mais s’est forgé dans l’adhésion à des valeurs fondamentales : liberté, égalité, autonomie et justice sociale.
Célébrer cette date, c’est refuser le « complot du silence » (Evelyne Trouillot) et décoloniser les récits qui dépossèdent les Haïtiennes de leur humanité au profit d’une vision purement humanitaire. Comme l’analyse Célia Romulus, il est urgent de proposer des contre-discours qui replacent les femmes comme de véritables actrices du changement.
3. Déconstruire le mythe de la « Femme Poto Mitan »
L’ouvrage s’attaque également à un cliché tenace : celui de la « Femme Poto Mitan ». Si ce terme semble valorisant en désignant la femme comme le pilier de la famille, l’ouvrage démontre qu’il sert trop souvent à normaliser l’exploitation et l’épuisement des femmes.
Sabine Lamour interroge cette « fabrique du poto mitan » qui transforme les Haïtiennes en « Mères Courage » sacrificielles, masquant ainsi le manque de services publics et la charge mentale écrasante qu’elles supportent seules. Le livre nous invite à rejeter deux images réductrices :
- La victime éternelle, perçue uniquement à travers le prisme des catastrophes.
- Le pilier infatigable, dont on romance la résilience pour mieux ignorer les inégalités qu’elle subit.
Déjouer le silence est bien plus qu’un livre académique ; c’est un acte de résistance intellectuelle. Il nous rappelle que le 3 avril, loin d’être un acquis, est un processus continu de « déjouage » du silence et de l’invisibilité.
Bien que dense et ancré dans la sociologie, cet ouvrage est d’une richesse incroyable. Il est essentiel pour quiconque souhaite comprendre la complexité de la société haïtienne actuelle et honorer, avec justesse, le combat de celles qui la portent.
Pour aller plus loin:
La revue ALASO
Dictature, Révolte et Écritures féminines de LEGS éditions






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