Littérature et Philosophie Romans afro-caribéens

Quatre romans sur le Massacre du Persil

04/10/2023
4 romans sur le Massacre du persil

Entre le 2 et le 8 octobre 1937, les militaires dominicains, sous les ordres du dictateur Rafael Leónidas Trujillo Molina, massacrent des milliers de ressortissants haïtiens, principalement le long de la rivière Dajabon qui sépare Haïti de la République dominicaine. Selon certains historiens, environ 30 000 Haïtiens furent massacrés à la machette, hommes, femmes et enfants. Ce génocide basé sur des critères ethniques est connu sous le nom de “Massacre du persil” ou “El Corte” côté dominicain. En effet, pour identifier les haïtiens, les militaires leur demandaient de prononcer le mot perejil (persil).

Quelques mois après ce drame, les présidents Sténio Vincent (Haïti) et Rafael Trujillo (République dominicaine) trouvent un arrangement pour éviter à la République dominicaine des sanctions diplomatiques.

Ce génocide longtemps passé sous silence est malheureusement très peu documenté. Dans cet article, je vous fais découvrir quatre romans d’auteurs haïtiens sur le Massacre du Persil.

Compère général soleil de Jacques Stephen Alexis

Paru en 1955, alors que Jacques Stephen Alexis (1922-1961) était en exil en France, Compère général soleil est considéré comme le premier roman à tendance communiste qui relate le massacre des travailleurs haïtiens en République Dominicaine par un gouvernement fasciste. Le roman condamne également la passivité du gouvernement de Sténio Vincent face aux injustices sociales et son inaction lors du massacre du Persil.

Compère Général Soleil relate l’histoire d’Hilarion Hilarius, une jeune homme des bidonvilles de Port-au-Prince, emprisonné pour vol, qui fait la rencontre d’un communiste, Pierre Roumel. Ce dernier va éveiller sa conscience politique. À sa libération, Hilarion est révolté contre les injustices que subissent le peuple haïtien, alors que la classe politique bourgeoise vit dans l’abondance. Il décide de quitter Haïti avec sa femme, Claire-Heureuse, pour la République dominicaine, où il devient coupeur de canne à sucre. En réponse à la tension sociale sociale qui ne cesse de croître parmi les travailleurs, Trujillo ordonne le massacre des travailleurs haïtiens et de leurs familles. Hilarion et sa femme doivent s’enfuir. Mais arrivés à la frontière, Hilarion est abattu . Il s’éteint dans les bras de Claire-Heureuse à qui il transmet son histoire, comme un testament.

Le peuple des terres mêlées de René Philoctète

Ecrit par le poète, écrivain et journaliste haïtien, René Philoctète (1932-1995), Le peuple des terres mêlées, paru **en 1989 retrace l’un des événements les plus sombres de l’histoire d’Haïti et de la République Dominicaine: le massacre du persil.

L’histoire se déroule dans le village frontalier Elias Pina en République dominicaine, où dominicains et haïtiens se côtoient et travaillent ensemble. Le couple haïtien-dominicain ,Pedro Alvarez Brito et Adèle Benjamin, qui y vit tranquillement, sera bientôt confronté à l’horreur du massacre des travailleurs haïtiens. Le roman spiraliste de Philoctète évoque le massacre à travers les thèmes du chaos identitaire et de la mémoire traumatique..

La Récolte douce des larmes d’Edwidge Danticat

Publié en 1999, La Récolte douce des larmes (titre original « The farming of the bones » ,1998), deuxième roman d’Edwidge Danticat, est une oeuvre de mémoire, un roman d’amour sur fond historique, qui rend hommage aux victimes du Massacre de 1937. Le roman traite cet épisode douloureux de l’histoire de l’île dans le but principal de réveiller la mémoire collective.

Ce roman raconte l’histoire d’une jeune haïtienne, Amabelle Désir, au service d’une riche dominicaine. Amabelle est amoureuse de Sébastien Onius, un coupeur de canne à sucre haïtien. Le dictateur dominicain Trujillo vient de décréter que les travailleurs haïtiens étaient trop nombreux. Dès lors, la chasse aux haïtiens commence. Chargés dans des camions puis entassés dans des prisons sous prétexte de les ramener à la frontière haïtienne, la plupart seront tout simplement exécutés. Amabelle réussit à s’enfuir.

L’autre face de la mer de Louis-Philippe Dalembert

L’autre face de la mer, publié en 1998, est considéré comme le roman le plus ambitieux de Louis-Philippe Dalembert . Cette saga familiale qui a pour toile de fond la tragédie Haïtienne explore principalement le thème de l’exil.

Le roman s’ouvre avec les rêveries de Grannie face à l’océan. Elle se remémore son enfance dans ce quartier situé sur une colline d’où l’on pouvait admirer l’océan. Exaspérée par la présence des Blancs (l’occupation américaine), sa famille décide de fuir vers la République voisine, “de l’autre côté de la chaîne de montagnes”. Quelques mois plus tard, survient ce drame innommable qui les forcera à faire le chemin inverse.

“Les balles sifflent dans nos dos. Certains tombent. Les plus valides les ramassent. D’autres restent par terre. Il faut atteindre la rivière. La rivière. (…)

Je n’entendrai pas les chiens japper de rage, retenus par leurs maîtres qui les empêchent de se jeter à l’eau. Ni Diogène hurler en recevant le coup de machette à la jambe gauche. Je ne verrai pas les miens franchir la rivière rouge de sang et continuer à courir même en entrant dans la vielle. Je ne saurai pas comment nous avons pu atteindre l’ancien quartier du bord des quais pour tout recommencer à zéro. Je continuerai à faire semblant que Diogène a ses deux jambes et à parler à Hermanos comme s’il était présent.” p59

Au récit de Grannie, succède celui, tout aussi bouleversant, de son petit fils, Jonas. Confronté à la cruauté, au désespoir, à la misère, il se demande s’il doit partir, comme ses amis et tant d’autres dans cette ville, ou rester pour “apporter sa pierre à la reconstruction de l’édifice.

Outre ces quatre romans, l’historienne haïtienne Suzy Castor a publié, chez C3 éditions, un essai intitulé “Le massacre de 1937 et les relations haïtiano-dominicaines” dans lequel elle analyse non seulement l’aspect politique mais également les conditions socio-économiques qui ont conduit à ce tournant dans les relations entre Haïti et la République dominicaine. Le réalisateur dominicain José María Cabral revient sur cette tragédie dans le film Parsley projeté dans le cadre du Festival du film latino-américain AFI en octobre 2022.

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